Dérives

Patrice Saucier

Écriture automatique sur le thème de mes blessures d’enfance. Je vais continuer l’exercice à d’autres occasions. Je ne corrige rien, écriture automatique oblige. Pardon d’avance pour les fautes. 

Septembre 1977

Pourquoi rien ne va chez moi ? Je suspecte la cour d’école d’avoir tout gâcher. Ma première journée à la maternelle a été ordinaire. Me faire déraciner de mon univers par un immonde Econoline bleu transformé en autobus scolaire, conduit par un grognon à casquette qui ressemble davantage à un vendeur de patates dans un marché public qu’à un chauffeur d’autobus, me retrouver avec d’autres déracinés qui, pour oublier que la longue récréation qui perdure depuis leur naissance est terminée, me prennent pour cible et rient de moi, de ma tuque, de ma canadienne, de ma boîte à lunch olympique et de mon sac d’école, me voir loin des miens, de mes livres, de mes jouets, de mon pupitre qui me servait de vaisseau spatial ou de cabine de capitaine de navire, me sentir de trop malgré mes amis de la rue Val Jalbert, malgré les maîtres et les maîtresses qui tentent d’être les plus aimables possibles, malgré l’ambiance de fête qui règne dans la classe de maternelle, c’était peut-être trop pour moi. Je me convainquais de ne pas trop parler, d’aller à l’essentiel, de connaître les noms de mes camarades assis à la même table que moi, Martin, Annabel, Caroline et de ne pas en savoir davantage sur eux, de me contenter de faire tout ce que la maîtresse, madame Di Filipo, nous dirait de faire, ne pas trop rire en jouant avec des blocs, comme François et Sophie, éviter de recevoir des coups de baguette derrière la tête comme Stéphane, me tenir avec le grand Charles-Étienne et ne pas trop énerver Yannick, prendre mon trou en bon québécois et tout serait parfait. Je pourrais même espérer devenir premier ministre dans quarante ou cinquante ans. Il aura fallu que tout se gâche en pleine cour de récréation. Quelques secondes avant que la cloche ne sonne, François avait attaché mon poignet avec une corde après la clôture en Frost. J’ai paniqué. J’ai eu peur d’arriver en retard, de me faire gronder, de recevoir les coups de baguette, de me faire envoyer au bureau, de me laisser vociférer des noms par mesdames Spandonide et Billequey, sombrer. J’ai paniqué. L’anxiété m’a tout de suite envahi. Je me suis débattu, tout tenter pour me déprendre, j’ai hurlé. j’ai senti mon coeur battre la chamade, j’ai senti mes jambes devenir molles, j’ai senti la honte me couvrir de son manteau fétide, j’ai voulu pisser dans mes culottes, tacher mon short gris de matière brune et j’ai tiré, tiré, tiré, pour ensuite me déprendre et reprendre mon rang, entrer dans la classe sans que personne ne me fasse de remontrances. À partir de ce jour, on allait s’amuser à me faire paniquer, on allait s’amuser à faire des faux pas et à s’en amuser…

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