Nathalie de Wildwood

Récit

Mon premier amour de vacances s’appelait Nathalie. J’avais 11 ans, elle en avait 16…

Ce «drame romantique» se déroula à Wildwood que nous visitions chaque été depuis que j’avais quatre ans, plus précisément au motel Singapore, une reconstitution kitsch de l’architecture asiatique avec kitchenette et jeux de shuffle board jouxtant les jardins «japonais».

J’avais d’abord entrevu Nathalie lorsqu’elle vint chercher sa petite soeur Jacynthe qui jouait alors à la poupée avec ma soeur dans notre chambre situé au rez-de-chaussée du motel. Occupé alors à découvrir MTV, je n’avais pas pris le temps de vraiment la remarquer. Le lendemain toutefois, lorsque je la vis étendue sur un matelas fleuri qui débordait de sa chaise pliante de bois, le mal était fait… Il m’avait atteint en plein coeur! Nathalie devenait alors bien plus que la soeur de l’amie de ma soeur. La voilà désormais plongée dans mon imaginaire en tant que ma princesse, la femme de ma vie.

Nathalie de Wildwood, princesse aux cheveux bruns en bikini de vahiné, cerf-volant multicolore qui embrasait mon ciel, montagnes russes vertigineuses avec lumières clignotantes au bout du boardwalk… Je l’aimais en secret et cela m’apparaissait bien suffisant pour faire de mes vacances, une féérie exotique sur plage grise et bord de mer brunâtre. Le ciel, quant à lui, aura toujours été d’un bleu immaculé…

Ses 16 ans ne constituaient nullement un obstacle à cette passion pure qui consumait mon coeur de jeune innocent de 11 ans, encore fasciné par Goldorak et Capitaine Flam.  Je l’aimais passionnément, c’est tout. Même si je lisais encore des Batman au bord de la mer. Même si je passais une partie de mon temps à vouloir battre mon record à Galaga, dans l’arcade du motel. Même si mon esprit possédait des fausses cartes pour me faire passer pour un adolescent de 16 ou 17 ans et lui jouer le grand numéro de charme. Même si je portais des lunettes soleil miroir comme celles de Poncherello et un t-shirt jaune avec le casque vert des Eagles de Philadelphie dessus. D’ailleurs, cet accoutrement étrange me permettait de paraître comme ces jeunes hommes athlétiques avec des pectoraux et du poil aux jambes qui pouvait la draguer en train de bronzer ou de plonger avec élégance dans la piscine. 

J’étais amoureux. Amoureux avec ma tête en t’entendant rire. Amoureux avec ma queue en plongeant mon regard dans tes seins. Voilà.

Tous mes châteaux de sable étaient pour elle, tout comme mes exploits de bodysurfing dans les vagues de l’Atlantique sur mon matelas gonflable aux couleurs de Budweiser. À la piscine, dans mon Speedo bleu et bourgogne, je lui démontrais tous mes talents de plongeur. Je montais haut dans les airs, puis je me cabrais pour ensuite fendre l’eau avec mes bras allongés à la manière d’un Superman. Jamais d’éclaboussure, que de l’élégance. Elle m’avait même complimenté une fois… Bullseye!

J’avais fait des centaines de kilomètres sur la banquette arrière de la Cadillac Coupé de Ville de la famille, couché une nuit à Glenn Falls dans un Best Western au milieu de nulle part, mangé des burgers infects dans des restoroutes des états de New York et du New Jersey, écouté du Charles Aznavour et du André Gagnon en boucle et enduré les chansons improvisées de ma soeur pour finalement me retrouver à quelques mètres de la princesse Nathalie de Wildwood, moi, petit gars joufflu et si peu sûr de lui? En plus, ma soeur est amie avec sa soeur??? La vie était trop bonne pour moi! Mon rêve éveillé de pouvoir la prendre dans mes bras me semblait si merveilleux, carrément à portée de mains!

Même ces soirs où je me promenais sur le bordwalk avec mes parents, dans le premier wagon des montagnes russes, dans le château de Dracula ou en ligne devant le kiosque à patates frites de chez Idaho, Nathalie m’accompagnait dans mes pensées. Nathalie et son si beau sourire, Nathalie et ses yeux de feu, Nathalie dans son bikini turquoise, mais pas comme l’océan Atlantique du New Jersey qui ressemble davantage à un uniforme d’armée détrempé, Nathalie et son doux bronzage, ses cheveux bruns frôlant ses épaules, ses s…

Ma mère, qui avait découvert mon manège, craignait que je me couvre de ridicule… Dans la chambre du motel, pendant que papa prenait une marche avec ma soeur, elle fut bien claire avec moi : ce petit jeu devait cesser.

-Quoi! Qu’est-ce qu’elle a, mon allure? Qu’est-ce qu’elle a, ma visière des Mets ? Je l’ai remporté en lançant de balles de baseball sur des bouteilles?  Qu’est-ce qu’elles ont, mes lunettes d’aviateur?

-Je ne parle pas de ça, Patrice. Je parle que tu as 11 ans et qu’elle en a 16.

-De quoi tu parles?

-Patrice, fais pas l’innocent. Je te vois faire les yeux doux à la grande soeur de Jacynthe. Elle doit certainement rire de toi au fond d’elle-même. Ses parents aussi te regardent parfois avec des drôles d’air…

Vraiment? Tant pis pour eux! Ma conquête du coeur pur de Nathalie sera à la fois glorieuse et héroïque et ce, non seulement grâce à l’objection de ma mère vis-à-vis cet amour, mais aussi grâce à l’hostilité des parents de ma douce à mon endroit!

-Il faut que ça cesse, Patrice. T’as 11 ans. Profite de tes vacances, lis des choses de ton âge (j’avais emprunté un polar à mon père pour faire plus vieux), va jouer (oui mais je joue à Galaga!), trouve-toi un ami sur la plage, y a plein de petits québécois au bord de la mer, y a plein de petits anglais aussi, si tu veux pratiquer ce que t’as appris dans tes cours privées avec Pauline. On se comprend bien, Patrice?

-Oui… oui, que je lance sans grande conviction.

Je sortis de la chambre avec ma mère, pris ma pelle et mon sceau puis je marchai distraitement jusqu’à la plage en sa compagnie. En faisant mes châteaux pour mes GI Joe avec des drapeaux de la Nouvelle-France et de l’Angleterre, un cadeau que je m’étais fait lors de la visite du fort William-Henry au Lac George l’année dernière, je me promis que je ne renoncerai pas.

C’est avec un grand soulagement que ma mère aperçut des ados musclés bronzés américains tenter de communiquer avec Nathalie, d’abord à l’aide de regards furtifs puis plus poussés, des petits sourires en coin, ensuite en employant la parole, quelques mots anglais facile à comprendre et une mièvre tentative d’employer le français. Je m’en étais rendu compte moi aussi. Malheureusement pour moi, Nathalie semblait apprécier!

Un problème de moins pendant les vacances. Un retour à la normalité jusqu’à ce qu’on recharge le coffre de nos valises et que l’on quitte le New Jersey en direction de l’exotique maison d’inspiration espagnole de la rue Val-Jalbert à Laval!

En moi, naquit une grande jalousie. Nathalie allait désormais s’éloigner de moi, de même que les moqueries de ma soeur sur le sujet… Mes parents, bien que déçus pour moi, semblaient ne ressentir aucune réelle compassion. Après tout, je n’avais que 11 ans, n’est-ce pas? Une peine d’amour à 11 ans n’est rien de trop grave, surtout si elle se déroule sous le soleil de Wildwood…

À peine sorti de mon ravage, j’acceptai finalement d’aider l’un de ces maudits américains de 16 ans, avec son ridicule t-shirt « Beach Bum » coupé au niveau de la poitrine, sa casquette des Phillies et ses lunettes soleil, à apprendre quelque mots en français. Rendez-vous à l’arcade du Singapore.

-What’s your name?

-I’m Chris

Christian… avec le Cyrano du ventre! Oui, il débordait quelque peu de mon Speedo, mais ne m’empêchait nullement d’être un grand romantique. Du moins, c’était ma perception.

-Ny name is Patrice. What do you want to know, Chris?

Rien de spécial. Il souhaitait simplement parler avec la fille française qui se bronze chaque jour au bord de la piscine.

-Nathalie?

-Yes. You know her?

Je voulus me venger en détourner le sens de quelques phrases :

Tu es laide / you are beautiful. 

Tu veux manger de la merde? / You want an ice cream?

Finalement, ne voulant nullement chagriner Nathalie, j’appris à Chris, sans détournement, les principales phrases à employer lorsqu’on veut aborder une fille en français.

-Thanks a lot, kid! Et il me donna 50 sous, l’équivalent de deux parties de Galaga…

Réussit-il son approche? Je ne le sus jamais. Ou peut-être que je n’ai tout bonnement pas voulu le savoir. Quelques jours plus tard, adieu Boardwalk, adieu Singapore, adieu Nathalie de Wildwood. Le retour vers Montréal s’annonçait comme tous les retours de vacances : lourd, long et surtout bullshiteux lorsque vint le temps de faire notre déclaration au douanier… Heureusement qu’un bon hot-dog à l’Orange Julep et les amis de la rue Val-Jalbert allaient me faire tout oublier!

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s